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« Pourquoi écrivez-vous autant ? »
Transmis par: s.imobersteg Actif Jeudi 24 Juin 2010 - 22:33
En février 2010, Nikolaus Harnoncourt dirigeait Idomenée de Mozart à Zurich. Ainsi s’achevait probablement, à l’Opéra, une ère qui avait débuté en 1975 avec le légendaire cycle des opéras de Monteverdi. Les répétitions avec M. Harnoncourt de chaque production durant ces 35 années ont été marquées d’une solide compétence musicale et experte ; mais c’est en premier lieu par un riche langage imagé que le chef d’orchestre aura exprimé sa célèbre rigueur musico-dramatique. Urs Dengler (bassoniste à l’Orchestre de l’Opéra de Zurich) a rassemblé quelques citations issues des répétitions d’Idomenée.
Bonne lecture !
« Dans l’ouverture, il n’y a pas deux mesures au même tempo ; je suis l’ennemi juré du maintien des tempi. – Ici, vous devez sangloter comme dix Pavarottis. – C’était dix fois trop fort et une croche trop tôt. – Les trompettes et les timbales ont fini ; vous ne pouvez vous en prendre qu’à vous-mêmes de ne pas avoir appris le violon. – Ces croches doivent sauter, il faut vraiment que ça râpe ; non, on dirait que vous sciez une petite rose. – Il a trop de ritenuto privé là-dedans. – Accord, et c’est tout; nous faisons un tenuto uniquement aux endroits vraiment diaboliques. – Ça sonne comme le catéchisme et la Fête des Mères. – Là, vous pouvez vibrer, ça se joue comme du jazz, c'est un solo de saxophone par les violoncelles, vous devez le jouer avec les hanches. – N’accentuez pas la dernière note, j’y suis allergique. – Ici c’est l’intérieur de l’estomac. – Ça, vous devez l’arracher; vous avez bien tous en vous un soupçon de tigre. – C’est trop tranquille, vous êtes aussi gentils à la maison ? Là, vous allez jusqu’à la hausse et faites un scandale. – Imaginez une main horrible qui griffe un mur de haut en bas, moitié moins fort et avec les cheveux hérissés. – Pourquoi écrivez-vous autant ? Ecrire n’arrange rien ; je ne suis pas du tout adepte de l’écriture ; on doit faire quelque chose parce qu'on l’a compris et non parce qu’on l’a écrit ; ce qui est écrit devient quand même mauvais. – Ça doit sonner comme si une pieuvre vous comprimait ; vous sortez comme hors d’un tube de dentifrice. – Non, on dirait que vous voulez bercer un bébé. Là, il faut que ce soit un gorille, pas un homme. – Dans un accord, il faut toujours la basse en premier, sinon le philosophe se demande quel genre d’accord ce peut être. – Ce sont des hécatombes, des centaines de taureaux se font tuer ; avec vous, on dirait qu’on écrase des fourmis. – C’est la plus belle musique folklorique autrichienne ; le bonheur à l’état pur ; nous partons tous pour la vallée du Ziller ; ces appoggiatures sur les notes répétées, ce sont des baisers sucrés ; ça ici, c’est le vent du Sud. – Non, ce n’est pas une berceuse pour un dragon ; ceux-ci ont faim, ils veulent dévorer tout l’orchestre ; vous devez jouer avec tous vos quatre pieds ; mettez-vous ça sous l’oreiller et rêvez de monstres marins. – Si vous jouez deux croches identiques, vous pouvez aller à Hanovre directement. – Il n’y a pas de doubles croches ; si vous en jouez, vous gagnerez la médaille d’or des joueurs de doubles croches ; les doubles croches viennent bien de quelque part ou vont quelque part ! – A peine êtes-vous sur une note longue que vous pensez à une villégiature et y ouvrez un élevage de champignons. – N'accentuez pas la dernière note ; on dirait que vous êtes contents d’être au bout. – Prenez autant d’archet que possible selon votre âge. – Ne jouez pas de noires après des croches, c’est pourtant élémentaire ; une note finale n’est jamais telle qu'elle est écrite, elle reflète la musique qui précède ; sinon vous pouvez tout aussi bien jouer du Schumann ou du Brahms. Jouez une ronde que l’on n’entend pas, c’est ce qu’il y a de mieux. – On dirait une aria italienne. Il ne s’agit pas d’une audition pour Muti. – Demandez à un tigre comment il chante ça. – Dans une mesure à trois temps, il y a toujours 2 mesures aller, 2 mesures retour ; si vous jouez des mesures isolées, tout est de travers. – Ce sont des danses, s’il vous plaît ! Sinon, les gens qui comprennent ne comprendront plus rien ; jouez de la musique de danse une fois par semaine. – Une danse vient toujours de la basse ; oui, à présent l’impulsion dans les basses est bonne, on sent que vous êtes dans la bonne saison. – Ecrivez vite ou pensez. – Là, les cors doivent chauffer et les clarinettes brûler. – C’est une véritable tyrolienne basé sur les altos. – Ces croches doivent tinter comme dans une cuisine où l’on hache quelque chose. – Non ! On entend que vous êtes gentils et ne battez jamais vos enfants. – Toujours lâcher le son des notes longues, vous jouez de nouveau tenuto ; le son doit s'amortir ; si vous vous répétez ça tous les soirs avant d’aller vous coucher, nous l’aurons d’ici la représentation. Vérifiez ça dans Leopold Mozart, vous l’avez sûrement toujours ouvert chez vous. – Il faut que ce soit comme si vous remuiez un fait-tout, et celui-là est bien trop chaud. – Seuls les grands virtuoses le prennent en haut de l’archet. – Ce ballet était jadis pour le meilleur danseur de son époque ; il était dans les airs et trillait sept fois avec ses pieds ; là, vous ne pouvez pas jouer « baaah », il n’était pas un crocodile ; vous devez donner vie au son, pas en faire un klaxon de voiture. – Ces trois mesures, c’est du bruit et du fracas ; ce n’est pas de la musique : là, vous poussez des pianos de droite et de gauche dans l’appartement. – Accélérez au crescendo ; d’accord, on apprend au conservatoire à ne pas le faire, mais faites-le quand même. – Ça doit sonner comme un linge sec sur une vitre. – Vos triples croches ne doivent pas à chaque fois s’aligner sur les croches des basses ; c’est quelque chose que les violonistes du dimanche savent très bien. – Avec la main gauche, vous devez jouer comme avec les griffes d’un vautour. (pour le pizzicato) – Chantez comme si vous étiez sur un gril. – Vous chantez complètement vers l’arrière ; dans ce cas, il faut déplacer le public de l’autre côté. –Vous jouez la contrebasse trop parfumée, ici la colophane doit faire de la poussière ! – Vous ne pourriez pas faire comme si vous portiez un costume tyrolien ? – Jouez ça avec des doigts très pointus ; comme si, exceptionnellement, vous mangiez de la viande avec un couteau et une fourchette. »*

(*) N.d.l.T : traduction libre des citations de M. Harnoncourt.(mpd)

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